Guy Roux et Sabri Lamouchi : entretien croisé pour Ouest-France

Prolongation est allé à la rencontre de Guy Roux, la semaine dernière, à l’occasion de la sortie de son dernier livre « Confidences ». Pour Prolongation, Sabri Lamouchi, l’ancien entraîneur du Stade Rennais et de Nottingham Forest, s’est invité dans la conversation. Les retrouvailles entre les deux hommes se sont avérées drôles, émouvantes parfois.

Rendez-vous était pris dans un appartement du XVe arrondissement, siège de Talent Éditions. Rendez-vous était pris à midi pour un appel vidéo entre Guy Roux, présent et en pleine tournée médiatique pour la sortie du livre « Confidences » écrit avec le journaliste Alexandre Alain, et Sabri Lamouchi au Qatar. L’écran s’est allumé à l’heure. L’ancien entraîneur du Stade Rennais et de Nottingham Forest est apparu, vouvoyant son aîné, l’appelant encore « coach ».

Leurs deux visages se sont illuminés. Il fut tout de suite question de coupes de cheveux et du temps qui passe. « Quand on me rappelle mon âge, a dit Guy Roux à Sabri Lamouchi, je meurs de tristesse tu sais. » Ils ont souri. « On ne va peut-être pas commencer comme ça ! » a répliqué son ancien joueur (1994-1998), avec qui il a notamment gagné la Coupe de France et le championnat en 1996. Ils ont éclaté de rire, puis ont commencé à converser.

Guy, qui voyez-vous apparaître sur cet écran ? Votre ancien joueur de l’AJ Auxerre, l’entraîneur, l’homme ?

Guy Roux. Un ami. Ça résumera l’ensemble. Il lui reste à faire une grande partie de sa carrière d’entraîneur. Et il va la faire brillamment, comme il l’a commencée.

Sabri, vous voyez qui face à vous ?

Sabri Lamouchi. Je suis agréablement surpris et très touché par ses faits et gestes. Le coach m’a téléphoné en pleine crise de Covid-19. Une fois, deux fois, trois fois… Plusieurs appels en absence sur mon portable. Un soir, on a fini par réussir à se joindre. On est resté quarante-cinq minutes à parler. Ce que j’avais trouvé très touchant, c’est que le coach prenne de mes nouvelles comme ça, longuement.

Guy, vous êtes allé chercher Sabri Lamouchi à Alès, en 1993, alors qu’il évoluait en D2.

Guy Roux. Un recruteur décédé récemment du Covid-19, Jean-Claude Mouchot, qui était ensuite devenu mon chauffeur, me donne une description très précise de Sabri : « Il ne court pas énormément, mais il est souvent utile. Il change le destin du ballon. » Ça, peu de joueurs savent le faire. Je décide donc d’y aller moi-même. Je me rends à Poissy voir un match de CFA. J’arrive en retard, il faisait froid, je ne m’étais pas habillé comme il l’aurait fallu. Alès était dominé, n’avait pas beaucoup le ballon. Mais Sabri a fait ce qui m’avait été décrit. C’était la classe. J’avais vu six actions, pas besoin de plus. J’avais froid. J’avais fait semblant d’aller aux toilettes pour ne pas vexer les gens en tribunes qui auraient pu dire que j’avais la grosse tête, et j’ai appelé Gérard Bourgoin (ex-dirigeant de l’AJA). Je lui ai dit « On y va ». Il connaissait bien le président d’Alès, qui était fauché. On était allé le voir. Il ne savait pas comment il allait payer ses joueurs. Gérard lui avait dit : « Combien il te manque ? », et il avait sorti un carnet de chèque (rires). Puis : « Bon, maintenant, tu es d’accord pour le joueur qu’on veut ? » Il avait dit oui, bien sûr. C’était une belle somme pour Sabri, mais l’AJA avait un peu d’avance. Il y avait un problème cela dit : Sabri avait déjà rencontré le président de Monaco.

Sabri Lamouchi. Le président d’Alès avait été très correct avec moi. J’étais le capitaine de l’équipe, j’avais un petit salaire et il ne pouvait pas m’augmenter. Il m’avait dit : « Vous signerez où vous voudrez ». J’étais parti avec lui voir Jean-Louis Campora à Monaco, en effet. Guy l’avait su, et il m’appelait tous les matins pour me dire : « Il ne faut pas aller à Monaco car là-bas, vous ne ferez que ramasser les ballons » (rires)… Après la réunion avec Jean-Louis Campora, mon président d’Alès et moi, face à un contrat très intéressant, il s’est passé un truc génial : j’avais demandé le numéro de téléphone de l’entraîneur de Monaco, Arsène Wenger. Il n’y avait pas de portable à l’époque. J’attends donc de rentrer chez moi à Alès pour l’appeler. Il s’est trouvé qu’Arsène n’était pas au courant de ma possible venue. J’ai donc choisi Auxerre. Le coach avait été clair : « Tu ne vas pas beaucoup jouer la première année parce que c’est compliqué, mais je pense que les Espagnols vont me prendre le petit Portugais ». Il parlait de Corentin Martins, qui devait signer au Real Madrid. Ça ne s’était pas fait, mais l’année suivante, j’ai joué tous les matches, à plusieurs postes au milieu. J’ai fait cette carrière parce que j’ai eu la bonne idée d’aller à Auxerre et pas ailleurs.

Guy Roux. Sabri avait une palette technique totale. Sur cent mètres, il n’aurait pas été champion de France (Sabri Lamouchi rigole). Mais sur vingt mètres, peut-être. Et sur 5 000 mètres, il aurait été dans le peloton de tête. Il était solide et, de la tête aux pieds, ça allait bien avec le ballon. Surtout, il était intelligent. Comme il était bon sur vingt mètres au poste d’ailier droit, il a pu aussi jouer milieu de terrain. Ça a bien marché. On gagnait trois matches sur quatre à cette époque.

« Le coach a ouvert le coffre de sa 405 MI 16 et on a commencé à donner du pain aux canards »

Votre relation, vous le racontez dans le livre, a commencé au bord d’un étang, à lancer du pain rassis à des canards.

Sabri Lamouchi. Personne ne peut imaginer mon premier contact avec le coach. On était à la cantine du centre de formation, on avait fini de déjeuner. C’était mon premier jour à Auxerre, je n’avais pas encore signé mon contrat. Je suis monté dans son petit bolide, sa 405 MI 16. Il m’a emmené visiter la maison qu’il m’avait choisie, à Appoigny. Dans un petit chemin boisé, il m’a dit : « C’est ici que je vais finir mes jours et construire ma maison. » On est arrivé à un étang, son étang. Il a ouvert le coffre et on a commencé à donner du pain aux canards. À l’époque, j’ai trouvé cet instant surréaliste. Et je n’aurais pas pu le raconter, personne ne m’aurait cru ! C’est le côté très nature et pur du coach. Il ne perd en rien la réalité des choses. Il y a autre chose que j’aimais faire avec lui : les longues marches dans le Morvan.

Sabri, vous louez les qualités de manager de Guy Roux.

Sabri Lamouchi. Quand on est à Auxerre pendant quatre ans et qu’on a toujours les mêmes menus à table et qu’on fait chaque jour les mêmes exercices, ça peut être… redondant. Il avait néanmoins réussi à trouver un équilibre. Et l’essentiel chez lui, c’était l’œil sur l’individu, la qualité des joueurs, leur association puis de bien les faire vivre ensemble. On avait un effectif d’une très grande qualité.

Guy Roux. Et on n’avait peur de rien ni personne. Sabri ne savait pas ce qui se passait en moi. J’avais été un tout petit joueur. L’apprentissage du management avait été long. Vingt ans de DH, cinq ans de CFA, six ans de D2… avant de faire vingt-cinq ans en D1. Sabri, lui, est allé jusqu’en équipe de France.

Comment aviez-vous vécu le fait que Sabri fasse partie des joueurs non retenus pour la Coupe du monde 1998, à l’inverse des autres Auxerrois, Guivarc’h et Diomède ? Pour lui, cela a longtemps été une blessure profonde.

Guy Roux. Très mal. Je me doutais un peu de ce qui allait arriver, j’avais des échos. Et qu’il en souffrirait beaucoup. Il n’y avait pas de portable. J’ai fait une chasse policière pour savoir où était Sabri avant qu’il ne parle à la presse. Sans succès. Je rentrais à Auxerre, j’ai passé une très mauvaise nuit. C’est la fois où Jacquet avait fait preuve de maladresse. Il avait pris trop de gars et en avait mis à la porte. J’ai vécu Domenech avec Djibril qui s’était cassé la jambe. Et Domenech qui avait mis aussi Djibril dans l’hélicoptère du retour, à Tignes.

Guy Roux : « On n’avait peur de rien ni personne »

Sabri, dans le livre, vous dites que le coach que vous êtes ne s’inspire pas du tout des méthodes qu’employait Guy.

Sabri Lamouchi. Oui (sourire)…. Le seul point négatif qu’on peut trouver au coach, c’est que les semaines, pendant quatre ans, étaient toujours les mêmes. Mais sa grande qualité, c’est qu’il n’était plus un coach mais un manager. J’aimerais un jour le devenir. Comprendre ce qu’il se passe autour, déléguer un peu le terrain pour être meilleur le jour J. Finalement, en fonctionnant comme cela, le coach ne perdait pas beaucoup d’énergie en préparation de séances. Le mardi, le mercredi, chaque jour, on savait ce que l’on allait faire. Dominique Cuperly, son adjoint, s’en occupait. Et lui restait concentré sur ce qu’il avait à faire. Je ne suis pas dans cette optique, là, aujourd’hui. Mais là où j’aimerais lui ressembler, c’est sur tout le reste. Il a été en avance sur tout le monde.

Guy Roux. C’est logique. Nous voilà quinze après ma fin de carrière d’entraîneur, et plus de vingt ans après celle de Sabri comme joueur. Il est normal que les entraîneurs aient inventé des choses depuis. Ils ont des notions scientifiques que je n’avais pas à ma disposition. Ils ont aussi des instruments. Moi, je faisais prendre les pulsations à l’index au niveau du cou. Un sur dix me donnait le vrai chiffre. Je faisais comme je le sentais, c’est sûr… Loin de ce qu’on m’avait enseigné, en piquant des exercices partout. J’en avais trouvé un quinze jours avant la fin de ma carrière, en regardant Roland-Garros. Je vous raconte : vous avez deux garçons debout l’un en face de l’autre. Le premier lance le ballon en cloche sur la tête de l’autre. Ce dernier doit le smasher de la tête. Le ballon rebondit, revient sur l’autre qui doit la relancer en l’air, etc. Et après on change. Je fais ça à Lens. Premier match : Hilton, sur un corner, smash de la tête. Le ballon rebondit devant le but et passe au-dessus de la barre… (rires). Comme quoi, ce n’est pas toujours fameux !

Sabri, en quoi, il était précurseur ?

Sabri Lamouchi. Pendant quelques années, les messes du football se sont jouées à l’Abbé-Deschamps. Beaucoup de joueurs sont devenus internationaux. Il y a eu plein de belles soirées européennes. Le coach était en avance, malgré Paris, Marseille, Monaco, Lyon qui arrivaient. Il savait recruter des hommes fiables, le pion qui manquait sur son échiquier. Le système était connu de tous nos adversaires, mais quand on était en forme, on était infatigables, imbattables. On marquait les premiers, c’était fini. La saison du doublé coupe-championnat (1996), il se passait quelque chose de très fort dans l’effectif. Et lui ne changeait pas. Ça devait bouillonner à l’intérieur, mais il faisait comme d’habitude, de manière à ce que l’on reste concentré. Je ne l’ai vu qu’une fois en furie : à la mi-temps de la finale de la Coupe de France contre Nîmes. Ce qui a eu un grand impact, forcément. En fait, les répétitions d’exercices nous donnaient des garanties. Je l’ai compris plus tard. Il avait les qualités, l’intelligence, la bienveillance. Maintenant, ce qu’il faisait pour ses joueurs, je ne pourrais pas le refaire. Les temps ne sont plus les mêmes. J’adorais aussi un autre truc : à la fin des matches, il avait installé un petit salon où on allait manger. La famille, les amis venaient. Et quand il ne connaissait pas la personne, il disait : « Ah vous êtes le frère de Sabri ? » Il savait que je n’avais pas de frère, mais il voulait savoir qui était en face de lui… (rires). Avec messieurs Hamel et Bourgoin, ils ont hissé une petite ville au sommet du foot français.

« Louis XIV faisait venir des tonnes de truites au château de Versailles et ne mangeait que les joues ! Donc j’avais raison »

Vous lui devez votre carrière ?

Sabri Lamouchi. Oui, si j’avais été à Monaco, Strasbourg ou Nantes, je n’aurais pas fait cette carrière. Je dis souvent à mes joueurs ceci : « Si l’entraîneur te veut, ne regarde pas le reste. Il te fera jouer. Tu auras le temps de gagner de l’argent ». La vérité doit rester sportive, toujours. J’étais triste que les marches dans le Morvan ne durent qu’une heure. Là-bas, il y avait le coach, son adjoint, le kiné et les joueurs. Personne d’autre. Aujourd’hui, il y a trois ou quatre tables pour le staff, il y a moins de proximité. Chaque premier soir, dans le Morvan, le nouveau s’asseyait à la droite du coach. Le même repas. La truite. Et il te mettait la main sur le bras et te demandait : « Est-ce que tu sais quelle est la plus belle partie de la truite ? » Non. « C’est la joue ». Et l’année d’après, tu rigolais en voyant la scène avec le nouveau… (rires). C’était un rituel important.

Guy Roux. Louis XIV faisait venir des tonnes de truites au château de Versailles et ne mangeait que les joues ! Donc j’avais raison. Peut-être que Sabri ignore ceci : en rentrant de Valence, une victoire en coupe d’Europe, on descend de l’avion, j’observe la prise des bagages par les joueurs. On avait une petite porte sans contrôle pour que les gars n’attrapent pas froid l’hiver à attendre. Et là, en cinq minutes, je vois les voitures des joueurs filer à toute vitesse, une par une. Ils filaient tous en boîte. Je fonce, je rattrape la dernière voiture, je freine un peu pour qu’ils ne me voient pas. Je les laisse s’empiler dans le parking. Et là, je réfléchis. Ou j’y vais, je les vire, j’ai droit à une révolution et on perd samedi. Ou je m’écrase. Je suis resté dans ma voiture. L’émotion et la raison, c’est un beau match duquel la raison doit toujours sortir vainqueur. Demi-tour, je suis allé me coucher. À 8 h le matin, évidemment, le téléphone sonne. J’avais une alarme dans chaque boîte de nuit. J’avais les noms, ils y étaient tous. Mais à 2 h du matin, Laurent Blanc s’était levé et tout le monde était parti.

Sabri Lamouchi. On pouvait râler, mais vous aviez construit, coach, une très belle machine. C’est quand on a quitté Auxerre qu’on a vu la différence. Les oppositions entre nous… Il y avait une telle qualité. Un jour, le coach m’avait dit : « Si tu veux faire signer un joueur, il faut que tu le rencontres. Et si tu veux gagner du temps, il faut que tu rencontres aussi sa femme. » Il avait raison.

Guy Roux. La femme, et les parents. J’ai rencontré tes parents, Sabri. Ton père, un petit monsieur, ton gabarit, très sympathique. Le papa de Laurent Blanc est venu. Un Cévenol, avec un accent formidable. J’ai lu dans le journal un jour qu’il était décédé. Ça m’a affecté, alors que je ne l’avais rencontré que trois fois dans ma vie.

Sabri, vous n’avez pas parlé des mises au vert.

Guy Roux. Quand Monaco part au vert trois jours, c’est l’évènement du mois, on en fait des titres. Paris, eux, c’est juste un soir, et les portes ouvertes. Nous, c’était à chaque match.

Sabri Lamouchi. Coach, les mentalités ont changé. Il faut contextualiser et adapter. Je pense que vous vous seriez adapté.

Guy Roux. Je vois fonctionner Auxerre, qui marche gentiment. J’ai déjà vu passer six entraîneurs, je vois lesquels sont bons, lesquels le sont moins. Je regarde.

Sabri Lamouchi : « J’ai imaginé cette scène, à un moment donné, d’interdire l’accès du vestiaire à mon président. Juste imaginé… »

Vous auriez pu entraîner au sein d’un staff élargi, Guy ?

Guy Roux. Non. On ne m’aurait pas obligé à avoir un staff élargi de toute façon.

Sabri Lamouchi. C’est une bonne question : à chaque fois que j’ai eu un staff élargi, j’ai eu plus de problèmes. Le mode de fonctionnement d’Auxerre était efficace. Après Auxerre, je suis parti à Monaco. Vous auriez vu le bordel que c’était ! Il y avait des champions du monde, Barthez, Henry, Trezeguet. On perdait un temps fou aux aéroports, les gens voulaient embrasser le crâne de Fabien, etc. Imagine le coach avec ces cas à gérer. À Auxerre, il nous faisait perdre le moins de temps possible.

Guy Roux. J’ai assisté encore récemment à beaucoup de matches à Auxerre, dans le huis clos. Et je voyais, à la 40e minute, le président dévaler les escaliers et foncer dans le vestiaire. Mais moi, le président n’avait pas le droit de venir à la mi-temps. Jamais. Et après le match, il avait dix minutes après que tout le monde soit calmé, et interdiction d’amener n’importe qui.

Par Jérôme Bergot, Mathieu CoureauClément Commolet.