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Bruno Giroux : l'entretien avec Écrire Le Sport pour la sortie de son roman, Chlore.

Dans le cadre de la sortie de son roman, Chlore, Bruno Giroux a répondu aux questions d'Anne-Sophie Gomez pour le site Internet Écrire le Sport.

Bruno Giroux aime l’eau et les mots. L’écrivain, qui est aussi professeur-documentaliste à Fort-de-France et entraîneur de natation BEE2, avait déjà publié, en 2006, un polar situé dans le huis-clos d’une piscine, Le Maître-Noyeur. Dans son nouvel opus, Chlore, paru début mai, l’auteur martiniquais nous plonge dans un conte de Noël qui dérape d’emblée, puis retrace une progressive reconstruction dans le cocon d’une piscine Tournesol, à l’ombre bienveillante d’anciens héros de la natation qui peuplent les récits passionnés d’un père dont la ferveur, au fil du temps, confine à l’obsession. Le narrateur se trouvera alors un père de substitution en la personne d’un coach aux méthodes radicales. Le roman raconte en 10 actes un cheminement à la fois aquatique et personnel, l’éclosion d’un adulte après la rébellion adolescente, ainsi que l’attachement à un sport tel qu’il était pratiqué avant les entraînements connectés et les conquêtes technologiques.

Bruno Giroux nous a accordé un entretien et ce fut un plaisir d’échanger avec lui au sujet de Chlore, qui marque avec brio l’arrivée de la fiction chez Talent Éditions. 

 

Les piscines et les compétitions de natation ont une dimension éminemment visuelle. Vous avez toutefois choisi de faire rimer natation avec narration en optant pour le genre du roman, que vous aviez déjà choisi pour votre polar Le Maître-Noyeur, en 2006. Pourquoi ce choix ?

Il y avait précisément une volonté de décalage par rapport aux représentations habituelles des piscines, ces lieux que j’ai souhaité décliner en plusieurs dimensions et dont j’ai tenu à évoquer les angles morts. J’ai volontairement évité la description, qui peut se révéler ennuyeuse pour le lecteur, au profit de la poésie et du conte : la piscine se métamorphose ainsi en salle des fêtes ou en chambre des 1001 Nuits. Le père du narrateur se mue quant à lui en Shéhérazade pour faire revivre des héros aquatiques oubliés.

Vous vous délectez visiblement beaucoup à jouer avec la langue française. D’où vous vient ce plaisir ?

J’aime l’idée que la langue contient des chausse-trappes, j’aime jouer avec le sens et déjouer les attentes. Je voulais montrer que la natation ne se raconte pas « au ras du carrelage ». Peut-être cela tient-il aussi à mon passé de dyslexique. Les nageurs, maîtres-nageurs et entraîneurs doivent souvent faire face à une étiquette d’athlètes réduits à leur musculature et à leurs performances. J’ai voulu prouver le contraire.

Les rapport père-fils autour du sport sont souvent tendus (émulation, rêve de victoire par procuration). Dans votre livre, vous mettez en scène deux figures paternelles : celle de l’entraîneur, impitoyable avec Jayson, et celle du père du narrateur, avec lequel le lien oscille entre tendresse et agacement… Faut-il, pour trouver sa propre voie, tuer le père ou au contraire marcher dans les pas des aînés ?

Oui, c’est cela, il faut tuer le père, et c’est, du moins dans un premier temps, ce que fera le narrateur devenu adolescent. Il choisira de suivre la voie de son entraîneur, (« Inexorablement, François Bidel remisa mon père aux oubliettes. Je n’écoutais désormais que mon coach […] », p. 106), avant de regretter, une fois adulte, son mouvement d’humeur à l’égard de son père à présent gravement malade. Cela se manifeste notamment dans le passage au tutoiement à la fin du roman, dans la partie intitulée « Le dernier relais », qui parle de transmission, orale et aquatique. Car dans « chlore » on entend aussi « clore », en l’occurrence boucler une histoire, la raconter jusqu’au bout (le roman s’achève d’ailleurs sur l’image d’une équipe de relais enfin complète).

Vous alternez entre réalisme, dans la description des vestiaires et de la chambre d’appel par exemple, et convocation de figures mythologiques, religieuses ou légendaires. Et je salue ici votre grande culture en la matière ! Est-ce une manière de ré-enchanter le sport par-delà les scandales dont il a souffert ces dernières décennies ?

La dimension du conte était très importante pour moi, c’est pourquoi le livre débute au moment de Noël. Mais s’il y a de la féérie, cela n’exclut pas une certaine noirceur (avec la figure de la jeune Aymée, harcelée par ses camarades) ou en tout cas un aspect grinçant. Les contes de Grimm et de Perrault se trouvent ainsi définitivement remisés (p. 25). La mythologie est aussi très présente, à travers par exemple la figure de Jayson/Jason, transposée à Dunkerque. Quant à la religion, elle est progressivement remplacée par le culte que voue le père du narrateur à des figures qui constituent une sorte de sainte Trinité fondatrice (« Car même si ta Bible était païenne, il y avait bien du mystique en toi, de la passion, de l’ivresse et de l’adoration, de l’ecclésial dans tes fresques nageuses […] », p. 221).

Vous raillez au passage dans votre livre la figure de l’entraîneur « connecté » / 2.0, celui que vous appelez le « geek entraîneur » (p. 171). Cela traduit-il l’importance affective du passé face aux prouesses de la technologie ?

À travers ce passage et à travers tout le livre d’ailleurs, j’ai voulu défendre un rapport plus humain à l’entraînement. La natation est une affaire d’âme, de corps, de passion plutôt que d’écrans, d’outils connectés et de technologie. On a voulu faire de cette discipline une science, mais c’est oublier la dimension esthétique du mouvement, qui me fait comparer dans le roman la piscine à une portée musicale. Le père du narrateur rejette d’ailleurs la nouvelle génération de nageurs, qui n’a pas l’étoffe, la fougue ni le panache des héros qu’il vénère (« […] le bouquet fourni des huit hélianthes de Michaël Phelps moissonnés aux JO de Pékin en 2008 t’a ennuyé. Tu voyais là, je crois, un étalage obscène, une razzia gloutonne qui confinait à la grossièreté. Tout cela était bien trop « carré », trop propre et trop publicitaire pour te transporter dans des émois célébratifs. », p. 217).

Votre roman est un très bel exemple de l’imbrication entre sport et culture. Comment pourrait-on selon vous contribuer à renforcer ce lien au sein de l’opinion publique ?

Je présente le sport comme relié aux histoires individuelles et collectives, aux relations humaines les plus intimes, aux imaginaires individuels et collectifs. Je présente les grands Nageurs comme des figures mythiques, mais également, du fait que mon personnage s’identifie à eux, comme des êtres humains inspirants. En outre, le fait d’avoir comblé les blancs de leur histoire avec ma propre imagination me permet de montrer les aléas de leur histoire, l’envers du décor de leurs hauts faits. Je les fais revivre avec toute leur humanité pour le lecteur, et en même temps tout leur héroïsme.

Il me semble que ce serait bien de faire davantage de liens entre les champions et les autres, de mieux montrer en quoi ils peuvent nous inspirer dans notre vie quotidienne. Ceci pourrait contribuer à renforcer les liens entre sport et culture, de montrer comment le sport crée du mythe, mais un mythe qui nous porte, nous rend plus grand, nous permet à nous aussi de nous dépasser, comme mon personnage qui dans son 100 mètres nage libre, s’identifie tour à tour à 4 nageurs légendaires, pour battre son propre record : « […] j’ai soudain le sang chloré de quatre champions qui coulent dans mes veines : je suis Gottvallès sur la première longueur, j’arrive à pleine puissance sur le mur et donne le relais à Gérard Gropaiz qui n’a jamais nagé aussi vite… » (p.143)

 

Entretien réalisé par Anne-Sophie Gomez pour Écrire le Sport.

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