Guy Roux se confie à VSD

Icône du foot français, l'ancien entraîneur de l'A.J Auxerre sort un livre de souvenirs. L'occasion de revenir sur les petites histoires d'une grande carrière. 

Il nous attend comme prévu devant la gare, en costume anthracite égayé par la une de l'Équipe du jour qu'il tient contre lui. Auxerre s'ébroue à peine qu'on file vers le stade l'Abbé-Deschamps, paisible en cette intersaison. Guy Roux a construit sa gloire, rayonnant au firmament français et européen. Aujourd'hui, l'A.J Auxerre est en Ligue 2 et rêve de remonter bientôt. En attendant, l'ancien entraîneur sort un truculent livre de souvenirs (Confidences, chez Talent Sport), son cinquième. 

C'est facile de se souvenir ? 

Il y a plein de choses dont je ne me souviens pas. J'ai des fulgurances, des images, mais je n'ai pas la continuité. 

Cela vous fait peur ? 

Je sais ce qu'il me reste et je m'adapte ! Chez moi, j'ai trois paires de lunettes placées à des endroits stratégiques. 

Les souvenirs attirent-ils les regrets ? 

Je ne suis pas passéiste. Je regrette juste ma jeunesse, fût-elle difficile. Enfant, je n'ai jamais eu faim mais je n'avais pas d'argent. Quand j'en avais, je comptabilisais le moindre centime, pour m'offrir un peu de margarine qui allait avec mon pain sec, voire un cornet de frites. Mais je m'en fichais. J'avais d'autres raisons d'être malheureux puisque ma mère était paralysée. Mon père s'est ruiné pour la faire soigner. Comme exutoire, j'avais le foot et l'école. 

"Pour acheter un beau ballon, en cuir avec les lacets, les copains et moi faisions tous les boulots de la campagne"

Cette conscience du prix des choses ne vous a pas quitté.

Je connais le prix d'un ballon. Pour en acheter un beau, en cuir avec les lacets, les copains et moi faisions tous les boulots de la campagne. On mettait tout en commun et on partait à huit ou à neuf vélos pour l'acheter. Sur le chemin du retour, c'était le plus costaud qui le gardait au cas où on aurait été attaqué par un village voisin, comme dans un western. 

On a l'impression que l'argent n'a jamais été aussi présent qu'aujourd'hui dans le football. 

Le projet avorté de Super Ligue, c'était un délit pur, une opération pour priver les autres clubs de leurs droits, des joueurs, de l'argent des télés et se les accaparer. Ils devraient passer en correctionnelle dans leurs pays respectifs ! Ne vous faites pas d'illusion. En France, la moitié des clubs étaient pour. La plupart des présidents ne rêvent que de ça, et sans aucune retenue ! S'ils veulent réduire le championnat de Ligue 1 à dix-huit clubs c'est parce que dix-huit part, ça fait des parts plus grosses. Ne me parlez pas de compétitivité !

Le foot d'aujourd'hui vous passionne-t-il toujours ? 

Est-ce que je trouve les femmes plus jolies ? Le vélo plus intéressant ? Cela dépend comment on l'habille. À Auxerre, où j'ai toujours un rôle dans l'Association, on prend les petits dès 6 ans. Ce foot-là, j'adore ! À leur âge, on était moins bons qu'eux. J'avais un pré à côté de chez moi. Mon grand-père enlevait les bouses pour qu'on puisse jouer. Là, ils jouent sur du velours, c'est plus pratique (rires). Chez les grands, je préfère le jeu de Liverpool en alternance court-long à celui de Manchester City, qui garde la balle et va chercher une ou deux occasions. Le jeu de possession, ça me barbe. 

Et le cyclisme ? 

Bien sûr ! J'attends le Tour de France avec impatience. À la télé, quand j'ai le temps, je regarde toutes les courses. J'aime beaucoup découvrir les paysages. 

"La corruption ? Je l'ai vécue mais je ne peux pas vous la raconter..."

Vous y croyez à cette génération de nouveaux coureurs supersoniques ? 

(Une pause) Dans le coin, on avait une gloire locale, Raymond Riotte, qui courait le Tour. Il était "naturel" mais il lui arrivait de prendre des amphétamines à la période des critériums quand il y avait une côte. Une fois la course terminée, les "gregari" comme lui embarquaient les champions et roulaient toute la nuit à l'autre bout de la France pendant que les Anquetil ou Poulidor dormaient à l'arrière. À cette époque, les routes étaient beaucoup plus dangereuses. Le Captagon les aidait à garder les yeux ouverts. 

Au foot, c'est la corruption que vous avez connue. 

Ah, les penalties de Marseille ! Et encore, dans mon livre, je me suis retenu. Un Vercruysse qui fauche un arbitre sur une contre-attaque... La corruption effective, je l'ai vécue mais je ne peux pas vous la raconter. Ce serait de la diffamation. À l'époque, je n'ai rien dit mais je m'en mords encore les doigts. Une fois, Cantona, qui ne jouait pas chez nous, a étalé un coéquipier en plein match quand il s'est aperçu que certains dans son équipe avaient été achetés par le club adverse.

"Cantona était gentil mais tellement difficile. Je l'ai eu sept ans : j'ai gagné ma Légion d'honneur avec lui"

Il n'a pas dû être facile à gérer, Canto. 

Je l'ai eu sept ans et je dis toujours qu'à ce moment-là, j'ai gagné ma Légion d'honneur. Il était gentil mais tellement difficile. Toutes les semaines, Daniel Rolland (qui s'occupait de la formation, NDLR) encaissait en première ligne, moi en deuxième et le président Hamel en troisième. Il prenait de ces colères... Un jour, on reçoit en amical l'équipe CFA de Cournon-Le Cendre (aujourd'hui Cournon d'Auvergne). Un arrière central le fauche salement. Éric se relève difficilement et tient quand même à tirer le coup-franc. Là, il fait une passe au coupable éberlué, court vers lui et le fracasse à tel point que l'autre finit à l'hôpital ! À la fin du match, je tombe sur les adversaires remontés qui attendent mon joueur pour lui faire la peau. Je les préviens qu'ils ne vont pas faire une bonne affaire : soit ils lui cassent la figure et finissent en prison parce que je vais chercher les flics, soit ils vont en prendre plein la tête. Je n'avais pas fini ma phrase qu'Éric déboule du vestiaire en faisant des moulinets avec son sac. Bam ! Ils tombaient comme des mouches... J'ai crié "halte !" et tout le monde s'est arrêté. Ils ont fini par se faire soigner tous ensemble. Lui, il n'avait que les mains abîmées. 

Une carrière comme la vôtre semble désormais impossible. 

Mais même à l'époque, j'étais une exception ! Un club fauché qui recrute un type un peu par dépit... On n'imaginait pas un tel destin. Après, cette histoire a eu un prix. Elle a même foutu en l'air la relation avec ma femme, même si on s'entend toujours bien et qu'on n'a jamais divorcé. Mais elle était agrégée de lettres, et elle en avait marre de ne pas me voir. Un jour, mon fils, qui avait 10 ans m'a dit : "Papa, t'as les yeux vides.". Ma femme renchérit et je lui réponds : "Si tu savais combien ce que tu me dis me touche peu par rapport au but que j'ai pris à la 88è hier, tu t'abstiendrais."

Voyez... Quand mon fils était bébé, on allait à la plage et je faisais mine de m'amuser avec lui alors que je griffonnais ma composition d'équipe pour le prochain match dans le sable. Puis quand on est monté en deuxième division en 1974, on ne passait plus nos vacances ensemble, on était en décalé. En 1983, je suis parti à Tahiti en emmenant une princesse avec moi... Et je suis revenu avec Pascal Vahirua (rires)

Vos tenues, vous les avez conservées ? 

J'ai plus de 50 bonnets et des piles de maillots. Quand on jouait contre des petits clubs en Coupe de France, les entraîneurs voulaient toujours échanger un maillot avec moi et parfois les bonnets. J'ai celui d'un facteur des Ardennes, coach d'une équipe amateur, un truc crasseux ! Vous savez quoi ? Je ne l'ai jamais lavé. 

Par Olivier Bousquet pour VSD.