La face cachée de l'ex-roi des bassins Alain Bernard

Le plus grand nageur français se dévoile dans un livre où il révèle avoir été victime de harcèlement au collège. 

Le 14 août 2008, un colosse émerge du bassin olympique de Pékin. Appuyé sur la ligne d'eau, Alain Bernard exulte en déployant son interminable mètre quatre-vingt-seize et son époustouflante musculature. L'image est forte. À 25 ans, l'Aubagnais grimpe sur le toit du monde et entre dans la légende du sport français en devenant le premier Tricolore à décrocher l'or olympique sur la distance reine, le 100 mètres. 

Treize ans plus tard, l'ancien nageur se raconte dans une autobiographie, (Alain Bernard, Mon destin olympique, Talent Éditions) à paraître mercredi prochain. Un récit truffé d'anecdotes au cours duquel le discret champion revient en long et en large sur les étapes de sa carrière (deux titres olympiques et huit sacres européens), révèle les coulisses d'une équipe de France brillante mais minée par les rivalités et les jalousies. Il évoque sans détour la question du dopage («une tentation qui m'a traversé l'esprit») et accepte, lui l'homme secret, de lever le voile sur sa vie sentimentale, son idylle avec la nageuse Coralie Balmy ou l'amourette restée cachée avec Laure Manaudou en 2006. "Elle n'est pas au courant de ce passage. C'était une amourette et il n'y a rien de dénigrant pour elle. J'ai tenté d'en parler avec des mots justes", évacue-t-il. Voilà pour la partie «gossip». 

Dans son livre, Alain Bernard aborde surtout le grave sujet du harcèlement scolaire dont il fut victime au collège. Un éclairage sur sa vie qui tranche avec l'image du champion tout-puissant magnifiée en Chine. «Une bande de petits caïds m'intimidaient en me menaçant : "On va t'attendre à la sortie, on va t'éclater." Je ne demandais rien à personne, je ne comprenais pas", confie au Figaro celui qui se décrit alors comme un adolescent «solitaire», «mal dans sa peau» et «pas à l'aise avec les filles». «Je me sentais un peu en marge. J'étais tout grand et tout frêle, pas plus costaud que ça, limite voûté. Forcément, je ne passais pas inaperçu. Je me sentais doublement épié et attendu», enchaîne l'ancien gendarme qui se rendait à son établissement à Aubagne avec «la peur et la boule au ventre». Ce secret qu'il couche à la fin de son récit, avec pudeur et subtilité, il l'a gardé sans jamais le confier, même à ses proches. «Ma famille le découvrira dans le manuscrit que je leur ai confié», assure-t-il avant d'insister : «Mais en racontant cela, je ne veux pas tomber dans la victimisation car beaucoup de jeunes vivent cela. Je veux montrer au contraire qu'on peut forcer le destin. Si j'y suis arrivé à force de travail, d'autres peuvent y parvenir».

De ce traumatisme est né son envie d'aider depuis quelques années les jeunes autour des piscines, notamment dans ses campagnes de prévention contre la noyade. «Tout cela est lié. La notion de transmission est fondamentale chez moi», éclaire-t-il. Paradoxalement, ces brimades ont aussi contribué à forger le caractère du champion en devenir qui a trouvé refuge dans les bassins. «Je n'avais qu'une hâte, me retrouver dans l'eau pour me défouler. C'était ma bulle où j'étais en totale liberté. Je retrouvais les copains qui partageaient les mêmes valeurs que moi. Ce n'est pas un hasard si les personnes en handicap mental ou physique s'épanouissent souvent dans l'élément liquide», enchaîne l'ex-athlète de 38 ans qui a mis du temps à regagner cette confiance perdue, grâce aussi à son entraîneur historique et mentor Denis Auguin.

Engagement sportif

Sacré à Pékin, Alain Bernard a très vite porté le costume de leader d'une équipe de France en plein âge d'or, en individuel ou en relais. Difficile de faire cohabiter les fortes personnalités comme Amaury Leveaux, Fabien Gilot, Frédérick Bousquet, et plus tard Camille Lacourt et Yannick Agnel, sans créer d'étincelles. 

La biographie revient sur les accrochages, règlements de comptes résultant d'une guerre d'ego interminable. Un feu attisé par un encadrement de l'équipe de France hors sujet. Avec Lacourt et Agnel, présentés comme des «grandes gueules», les relations ont parfois été orageuses, voire explosives. Les anecdotes sur leurs relations s'enchaînent sur deux longs chapitres. On découvre, entre autres, les exigences du prometteur mais très jeune Agnel débarquant en équipe de France en 2010 en se débrouillant pour déloger de sa chambre l'expérimenté Hugues Duboscq afin d'avoir un lit plus grand, ou la désinvolture de Camille Lacourt «au comportement clanique avec ses copains de Marseille» affichant une «attitude ultra-individualiste». 

«J'avias besoin d'extérioriser cela. Je ne voulais pas créer de livre à polémiques car cela ne me correspond pas. Néanmoins, la vérité fait du bien, même si elle n'est pas toujours agréable à entendre. C'est la mienne en tout cas», se justifie-t-il. «À travers ces tensions, c'est aussi le mode de fonctionnement de l'équipe de France que j'ai voulu dénoncer. On a eu des désaccords et des tensions entre nous, c'est vrai. De l'eau a coulé sous les ponts. Aujourd'hui nous sommes beaucoup plus matures et conscients aussi que cette rivalité exacerbée nous a aussi permis d'être plus forts.»

Moins performant et usé autant physiquement que mentalement, Alain Bernard a quitté les bassins après les JO de Londres (2012) avec un deuxième titre olympique 4x100 m en étant remplaçant. Un nouveau plongeon sans regret dans la vie d'après, tant redoutée par les sportifs de haut niveau et marquée en 2015 par le drame survenu lors du programme de téléréalité «Dropped», auquel il a participé. Une erreur, concède-t-il. Camille Muffat, nageuse dont il était très proche, la navigatrice Florence Arthaud et le boxeur Alexis Vastine ainsi que sept personnes ont trouvé la mort dans une collision d'hélicoptères. «J'aurais pu me retrouver dans cet appareil. La cicatrice ne se referme jamais vraiment. Cela vous change. Après cet accident, j'ai vécu à outrance pendant quelques mois, explique-t-il, mais sans tomber dans l'excès de la drogue ou de l'alcool».

Consultant, conférencier en entreprise, ambassadeur de marques et élu à la mairie d'Antibes au service de la jeunesse et loisirs, l'homme de droite Alain Bernard n'a pas coupé les liens avec la natation en s'engageant avec la nouvelle équipe de la Fédération française de natation et son président, Gilles Sezionale. L'objectif : apporter son écot pour redresser une équipe de France au creux de la vague à Tokyo (une médaille d'argent sur 50m). Mission impossible pour Paris 2024 ? «Construire un projet sportif est toujours très long. Clamer qu'on gagnera X médailles à Paris, c'est de l'utopie et pas réaliste», tranche-t-il. 

Sous la pression du mouvement sportif, l'État a promis davantage de moyens. Mais il prévient, l'argent ne fera pas tout. «C'est important mais doit faire attention de ne pas prendre les choses à l'envers. Les Anglais ont fait le choix de cibler des sports qui ramènent des médailles, cyclisme, natation, par exemple, en mettant moins de moyens sur les autres sports. Nous, avec cette même enveloppe, on essaie de saupoudrer tous les sports. Cela peut nous être préjudiciable. C'est un manque de prise de position assumée. Il faut mettre les moyens au service de l'ambition.»

Propos recueillis par Gilles Festor pour Le Figaro.