L'Équipe : "Arnaud Démare, une année dans sa roue".

Sa saison 2021, bien que compliquée sur le plan sportif, Arnaud Démare a décidé de la raconter dans un livre « Une année dans ma roue », coécrit avec Mathieu Coureau. Il y aborde sa déception sur le Tour de France mais surtout son quotidien de champion.

« Vous avez fait le choix d'un livre racontant votre année, plutôt qu'une biographie, parce qu'elles « vous ennuient ». Est-ce que vous pouvez expliquer ce choix ?
Tout s'est lancé à partir d'une collaboration avec Mathieu Coureau, co-auteur du livre et journaliste pour Ouest-France. Je devais d'abord sortir une chronique en huit épisodes pour le journal. On partait pour raconter mon hiver et les chroniques devaient s'arrêter à la reprise des compétitions. Je lui faisais des notes vocales, je l'appelais ou je lui envoyais des messages. La complicité s'est construite au fur et à mesure, puis on a fait le choix d'étendre finalement ça sur une année entière.

Comment avez-vous vécu le travail d'introspection que vous avez dû faire pour écrire le livre, alors même que vous étiez parfois en pleine course ? Certains passages relèvent presque du journal intime...
C'était naturel. Il y a eu de plus en plus de proximité avec Mathieu, ce qui a fait que je me suis plus dévoilé, que j'ai plus dévoilé mes sentiments et c'est ce qui donne ce ressenti journal intime. J'avais l'impression de parler à un ami que j'appréciais, à qui je racontais ma journée. Là où il a été fort, c'est qu'il a réussi à très bien retranscrire ce que je pensais.

Aviez-vous depuis longtemps cette volonté de sortir un livre ?
J'ai toujours eu cette envie en tant que sportif. Les grands champions, ils sortent des livres. Quand Mathieu m'avait contacté, je sortais d'une année 2020 extraordinaire et je pensais raconter plein de succès et de victoires. Donc il y a eu un doute à un moment donné quand ça ne marchait pas, je pensais que ce ne serait pas intéressant, que les gens n'iraient pas l'acheter. Mais il a insisté, m'a dit que c'était bien, authentique, qu'on avait moins de romans sur les difficultés du sportif, sur comment rebondir.

Est-ce que vous avez pensé à un moment, étant donné votre saison, à annuler le projet du livre ?
Forcément, j'ai douté. Mais c'était jeter beaucoup de travail par la fenêtre... C'est là que Mathieu m'a convaincu de continuer, m'a dit que ça allait être un livre qui humanise et qui se rapproche de la vie quotidienne des gens, parce que tout n'est pas fait d'or et de succès. Ça permet à certains de se projeter et de me comprendre. Et ça touche finalement plus le grand public que de fantasmer mes succès.

Quel est le bilan de cette saison justement ? Vous ne le faites jamais vraiment dans le livre.
Le bilan, je l'ai fait le soir de Paris-Tours et c'est d'ailleurs là que le livre se termine. S'il n'y avait pas eu cette victoire à Paris-Tours, j'aurais peut-être douté de ce dont j'étais capable, je me serais posé des questions. Mais finalement, je sais que j'étais dans la bonne voie, ça m'a fait me dire que je faisais les choses bien, qu'il fallait que j'arrête de me poser des questions et que j'avance.

Vous parlez dans le livre des critiques sur les réseaux sociaux, dont vous avez choisi de vous éloigner. Elles ne vous ont pas épargné cette année...
Je les ai évitées, parce que, comme je le dis dans le livre, maintenant ça me passe au-dessus. Je suis arrivé à un stade où tu prends en maturité et tu fais abstraction de tout ça. Encore aujourd'hui (l'entretien a été réalisé lors d'une séance de dédicaces à Villeneuve-d'Ascq), les gens qui étaient là sont des têtes presque familières, parce que je les voyais sur des courses dans le Nord, en Belgique... Je me concentre sur ceux qui sont présents sur le bord des routes, les vrais passionnés, plutôt que sur des anonymes.

Dans le livre, au sujet des cétones (un complément alimentaire utilisé par certaines équipes pour booster l'énergie en fin de course), vous dites avoir « l'impression de manger de la salade quand les autres mangent des pâtes ». C'est un sujet de frustration quotidien ?
Je n'en parle qu'une fois. Parce que c'est une grosse déception, que ça ne va pas, que je suis frustré et déçu et que je vais devoir rentrer chez moi. Ce soir-là, je suis triste. Le reste du temps, je n'y pense plus, je pense à moi, à ce que je peux réaliser. Trouver quelqu'un plus fort que soi, ça a toujours existé. Si, lorsque tu es acteur, tu penses à ça, tu as perdu. Quand tu es à fond dans les roues et que le mec devant toi te met un mètre, deux mètres, si tu penses "on n'est pas pareils", tu as perdu.

Est-ce qu'il y a des points que vous regrettez de ne pas avoir pu aborder dans le livre ?
Ce sera dans le tome 2... Je me rends compte qu'il y a tellement de choses à raconter, des choses qui nous paraissent complètement banales peuvent être très intéressantes pour ceux qui ne connaissent pas le vélo, même pour mes parents, qui ont toujours baigné là-dedans mais ne peuvent pas être avec moi au quotidien. Est-ce que ça sortira un jour ? Je ne sais pas encore... »